Monday, April 10, 2006

Une consumocratie à la française ?

(letter to Le Monde)

La recherche par la majorité parlementaire française d’une plus grande flexibilité numérique de la main-d’œuvre et les vives contestations dirigées contre les CPE, en contrecoup, révèlent plus d’un malaise au sein de la République. Celui de la promulgation prématurée d’une loi pauvrement débattue a fait l’objet de toute l’attention journalistique souhaitable. Un autre, plus profond, renvoie à ce que Raymond Aron percevait comme la résultante forcément contrariée des pressions productivistes et des pressions égalitaristes modernes; les démocraties libérales seraient condamnées à entretenir la vision (lointaine) d’une économie libre et égalitaire. Ce malaise est d’autant plus exacerbé que les forces productivistes s’imposent progressivement sur le plan transnational alors que les mécanismes de distribution de l’insécurité économique des travailleurs se trouvent essentiellement confinés au terrain national. À des niveaux comparables de productivité numérique, s’ensuit une agglomération des forces productives, créatrices d’emplois, hors les zones (e.g. française, allemande) de protection relativement coûteuse de larges segments de la main-d’œuvre.

En dépit du caractère universel de cette esquisse, la France domestique, à ce jeu, se voit marginalisée. Avec les États-Unis d’Amérique, elle porte toujours haut et fièrement le flambeau historique de la liberté, mais dans le même temps, et en contraste avec ces derniers, elle présente au monde, singulièrement et au prix de déchirements sociétaux, le berceau vivant du rêve égalitaire. Devant l’apparente inaccessibilité de ce rêve, on a semble-t-il, hors la France, baissé tête et bras à la suite de l’« épuisement des énergies utopiques » que déplore Jürgen Habermas dans le jusant post-socialiste. Or, dans la République de Marianne, on tient bon. On y reconduit énergiquement une certaine vision de la fraternité. A-t-elle un avenir?

Sa culture organisationnelle se distinguant nettement de celle de l'Europe du nord, je soutiens que cet avenir pourrait plus librement voir le jour dans la mesure où une masse critique de consommateurs (de France et d’ailleurs) se saisira effectivement du potentiel régulateur de la ‘consommarchie’ (ou consumocratie)
.* C’est dire qu’il importe de reconnaître la possibilité, en régime consommarchique, de forcer la redéfinition des équations (nationales et transnationales) de profitabilité des entreprises de manière à y intégrer des considérations jusqu’ici reléguées à la sphère des « conséquences inévitables » de l’action privée des marchés auxquelles les États apportent, avec plus ou moins de succès, des « correctifs » jugés appropriés. Parmi ces considérations, sources d’irritants sociaux, figurent notamment la disparité grandissante des rémunérations, la pollution environnementale, les pratiques discriminatoires à l’endroit des femmes, des personnes âgées et autres groupes de travailleurs vulnérables. La consommarchie consiste ainsi à explorer de nouveaux champs d’influence démocratiques au cœur même de la mécanique libérale qui paraît obstruer les sentiers du développement 'durable', pacifique et équitable. Bref, elle s’ouvre à des valeurs tantôt chères à la gauche, tantôt chères à la droite, en usant des moyens de celle-ci. Une constitution du droit consommarchique mettrait en relief la suprémacie de la démocratie mondiale et la recherche pacifique de la survie de la race humaine.

À ce jour, le droit consommarchique (i.e., les codes mis en œuvre par les pressions des consommateurs et de l’opinion publique) a été consacré, en marge de l’action étatique, à l’élimination progressive du travail forcé des enfants (Rugmark), à la protection des animaux de laboratoire (Leaping Bunny) et à la préservation des forêts (FSC), entre autres initiatives documentées. Plus développé en territoires anglo-saxons, ce droit non-étatique pourrait cependant voir sa portée élargie à la défense d’autres valeurs ; son domaine d’intervention est virtuellement infini. Il n’est pas improbable qu’il parvienne à influer le financement des partis politiques, à en créer d’entièrement nouveaux, à affaiblir le complexe militaro-industriel global, à réduire les écarts extrêmes de rémunération (à l’encontre de vieux dogmes de la science économique moderne, une entreprise affichant ouvertement des ratios salariaux -super/infer- relativement bas pourrait ainsi voir croître sa part de marché et sa profitabilité…), à encourager la recherche fondamentale et le développement des technologies de l’hydrogène, de même qu’à prévenir l’usage abusif, en France, des successeurs probables du CPE (en prenant soin de distinguer entre la rupture bona fide du contrat de travail et celle qui s’inscrirait dans une stratégie d’évitement : des cycles courts d’embauches et de licenciements successifs). Les modalités de transmission des informations au public, éléments centraux du processus de mise en œuvre du droit consommarchique, sont variées, et aussi complexes sont leurs tenants et aboutissants. Avec ou sans le soutien de l’État, il appartient au génie français de la régulation de les adapter aux réalités de la France. La consommarchie, à l’échelle mondiale, n’en sera que plus riche de promesses.
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De consummare (latin), consommer, et arkhê (grec), commander - ou 'consumocratie', de kratos (grec), autorité.